Robinson Senpauroca
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Partition graphique à l'encre sur papier vieilli : une rangée de traits verticaux sur des portées, et un seul trait tenu à l'écart, cerclé à la plume.

Coulisses du métier

Votre musique n'est pas ce qu'on écoute en premier

On ne choisit pas le meilleur compositeur. On choisit celui avec qui on va survivre à six mois de travail. Ce que ça change pour vous, concrètement.

Il y a une phrase que tout le monde répète aux compositeurs qui démarrent : « fais de la bonne musique, le reste suivra ». C’est faux. Pas moralement faux, factuellement faux. J’ai passé assez de temps de l’autre côté de la table, et écouté assez de gens qui commandent de la musique pour l’image, pour savoir comment se prend réellement la décision.

Voilà la version que personne ne vous dit en école.

On vous a déjà choisi avant d’avoir entendu une note

En fiction, la sélection commence au scénario. Le superviseur lit le texte, écoute le réalisateur parler de ses références, et décide s’il faut une musique originale ou un habillage d’œuvres existantes. Cette première bifurcation se joue sans vous, et elle élimine déjà la moitié des projets.

Ensuite le processus ressemble à ça :

  1. Quelqu’un lit le scénario et se fait une idée du film.
  2. Il demande au producteur quel genre de type est le réalisateur. Pas ses goûts musicaux. Son caractère. Est-ce qu’il va vouloir tricoter la musique avec vous toutes les semaines, ou est-ce qu’il préfère vous laisser disparaître trois mois et revenir avec quelque chose ?
  3. Il organise une réunion à trois : réalisateur, producteur, et un compositeur. Un seul. Pas trois candidats, pas un casting. Vous.
  4. Et là seulement, on vous demande d’écrire sur une séquence.

Relisez l’ordre. Le test arrive en quatrième position. Quand vous entrez dans la pièce à l’étape 3, vous avez déjà gagné une première fois, sur votre réputation et sur un pari qu’a fait quelqu’un concernant votre compatibilité avec un inconnu.

Ça veut dire une chose désagréable : la plupart des batailles se perdent dans des conversations où vous n’êtes pas.

Le piège qui coûte le plus de films

Pendant le montage, le monteur travaille avec des musiques temporaires. Des morceaux du commerce, posés là pour donner un rythme à l’image. On appelle ça des temp tracks, et c’est votre pire ennemi.

Parce que six semaines plus tard, le réalisateur les a écoutées deux cents fois. Il ne les entend plus comme un provisoire, il les entend comme la musique du film. Et votre partition, aussi juste soit-elle, arrive en compétition avec un morceau qui a eu six mois d’avance affective.

D’où la seule vraie contre-mesure : livrer des maquettes pendant le tournage, pas après. Même moches. Même fausses. L’important n’est pas qu’elles soient bonnes, c’est qu’elles soient là avant les autres. Arriver tôt n’est pas du zèle, c’est de la légitime défense.

En pub : cinq compositeurs, trois jours, un gagnant

L’autre versant du métier tourne à un rythme qui n’a rien à voir.

On briefe quatre ou cinq artistes en même temps sur le même sujet. Chacun doit rendre un morceau quasi définitif, produit, mixé, masterisé, en trois jours. Quatre sur cinq travaillent gratuitement. Ce n’est pas un accident, c’est le modèle.

Et si vous gagnez ? Le vrai travail commence. Une fois que les créatifs ont validé, puis le client, puis le client du client, commence la phase de retouches. Elle peut monter jusqu’à 72 versions du même morceau.

Soixante-douze.

Gardez ce chiffre, parce qu’il redéfinit le métier. Compositeur de pub, ce n’est pas « écrire une bonne musique ». C’est « écrire une musique, puis la décliner soixante-douze fois sans devenir fou et sans qu’elle perde son idée ». Ce sont deux compétences différentes. Seule la première est enseignée. La seconde décide qui reste dans le métier à trente-cinq ans.

Vous n’êtes pas cherché par votre nom

Voilà le détail que je trouve le plus sous-estimé.

Quand un superviseur doit proposer trois noms à un producteur d’ici demain matin, il n’ouvre pas son carnet d’adresses en se demandant qui est le meilleur. Il ouvre une base de données, et il tape des mots. Des ambiances, des instruments, des tempos, des références.

Vous n’êtes pas trouvé pour ce que vous valez. Vous êtes trouvé à l’intersection de trois tags. Si votre catalogue n’est pas rangé comme ça, avec des titres, des descriptions, des métadonnées propres, vous êtes littéralement invisible pour ce circuit. Pas mal classé. Absent.

C’est frustrant et c’est une bonne nouvelle, parce que c’est le seul point de cette liste que vous pouvez corriger ce week-end.

La règle des deux piliers sur trois

Sur ce qui fait qu’on bosse avec quelqu’un, il existe une formule qui circule dans le milieu et que je trouve d’une justesse brutale.

Pour qu’une collaboration existe, il faut deux critères sur trois :

  • la personne est agréable,
  • sa musique est bonne,
  • il y a une opportunité commerciale.

Un seul ne suffit presque jamais. Ce qui veut dire qu’un musicien excellent mais pénible ne coche qu’une case, et se fait doubler par quelqu’un de correct et facile à vivre qui en coche deux.

Retournez la règle et elle devient une stratégie. Si votre musique est bonne sans être unique au monde, ce qui est la situation de 95 % d’entre nous, être quelqu’un avec qui on a envie de repasser six mois vous fait passer devant de meilleurs musiciens. Ce n’est pas de la morale. C’est de l’arithmétique de production.

Les trois trucs qui vous éliminent avant l’écoute

« Je peux tout faire »

Le red flag numéro un, loin devant. Vous arrivez en annonçant que vous faites du rap, de la pop, du rock, de l’orchestral et de l’électro. Vous croyez montrer une palette. En face, on lit autre chose.

Quelqu’un qui doit remplir une case cherche à prédire ce qu’il va recevoir. La polyvalence revendiquée détruit cette prédiction. Elle ne dit pas « je suis capable », elle dit « je ne sais pas ce que je suis ». Et le généraliste n’apparaît dans aucune recherche par mots-clés, précisément parce qu’il a coché toutes les cases.

Assumer une spécificité fait peur. C’est pourtant la seule façon d’être trouvé.

La maquette bancale

L’époque où on excusait un mixage approximatif au nom de l’idée est terminée. En situation de compétition, un titre mal mixé se fait zapper en quinze secondes. Personne ne va faire l’effort d’imaginer ce que ça donnerait bien produit.

Le métier a fusionné avec celui de producteur. On attend de vous des bandes composées, mixées et masterisées depuis votre studio. Le mixage n’est plus une étape d’après, c’est la condition pour être écouté tout court.

L’ego sur les retours

En commande, vous êtes un prestataire au service d’une image. Un prestataire de luxe, mais un prestataire. Le jour où on vous demande d’enlever la voix qui gêne la voix-off, il y a deux réponses possibles. Celle qui explique pourquoi la voix est essentielle à l’équilibre du morceau. Et celle qui l’enlève.

La première n’est pas fausse. Elle est juste éliminatoire, parce qu’elle annonce les 71 versions suivantes.

Comment se présenter sans se griller

Ce qui ne marche pas : envoyer trente titres par mail à des gens qui reçoivent déjà cent mails par jour.

Ce qui marche : cinq à dix morceaux maximum, finis, sur un lien qui ne meurt pas. Pas de WeTransfer, qui expire dans sept jours. Le besoin n’apparaît jamais dans les sept jours. Il apparaît quatre mois plus tard, et à ce moment-là votre lien mort équivaut à ne jamais avoir écrit.

Et soignez les droits. Un morceau parfait avec une situation juridique floue perd contre un morceau correct dont on sait qui détient quoi, dès qu’une échéance se rapproche. Personne ne veut découvrir un co-auteur fantôme trois jours avant la diffusion.

Cela dit, soyons honnêtes sur le rendement : le démarchage à froid ne génère quasiment rien. Les projets arrivent par le bouche-à-oreille et par des confrères qui vous recommandent. Le dossier propre ne crée pas l’opportunité. Il évite de la perdre le jour où la recommandation tombe.

Ce qu’il faut retenir

Choisissez une case et tenez-la. Pas parce que vous êtes incapable du reste, mais parce que vous cherchez à être prévisible pour quelqu’un qui engage un budget.

Traitez le mixage comme un ticket d’entrée. Une bonne idée mal rendue n’est pas une demi-bonne idée, c’est un dossier fermé.

Rangez votre catalogue comme une base de données, parce que c’en est une pour ceux qui vous cherchent.

Et acceptez la partie inconfortable : dans ce métier, on choisit d’abord quelqu’un avec qui passer six mois, et ensuite seulement quelqu’un qui écrit bien. Votre talent n’est pas le critère de sélection. C’est le ticket qui vous permet d’être jugé sur tout le reste.

Robinson Senpauroca est compositeur pour le cinéma, le théâtre et la publicité. Sélection Cannes 2023 (Quinzaine des Cinéastes).

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