Tyler Strickland a reçu hier soir son premier Primetime Emmy pour la musique de John Candy: I Like Me, le documentaire de Colin Hanks diffusé sur Prime Video, lors de la première soirée des 78e Creative Arts Emmy Awards.
Je n’ai pas vu le film, donc je ne commenterai pas la partition. Mais la nouvelle est une bonne occasion de parler d’une difficulté que ce format rend particulièrement sensible, et dont on parle peu.
Une musique qui arrive par-dessus le réel
En fiction, le spectateur sait qu’on lui raconte une histoire, et la musique fait ouvertement partie du dispositif. Un personnage traverse un couloir, l’orchestre annonce que c’est grave, personne ne crie à la manipulation.
En documentaire, une bonne partie de ce qui est à l’écran a eu lieu, et le film s’appuie sur cette promesse. La musique arrive par-dessus.
Elle n’est évidemment pas seule à orienter : le cadrage, le montage, l’ordre des témoignages et ce qu’on coupe interprètent déjà. Mais la musique est la couche la plus audible, et la plus facile à sentir quand elle force. La question devient donc : à partir de quel moment est-ce qu’elle dit au spectateur ce qu’il doit penser ?
Trop de musique, et le film glisse vers le plaidoyer. Un violon sur un témoignage, et le spectateur ne pleure plus sur ce qu’il entend, il pleure sur ce qu’on lui joue. La différence est mince à la lecture et considérable à l’écran.
Pas assez, et le film reste plat là où il aurait dû respirer.
Le cas du portrait posthume
John Candy: I Like Me ajoute une difficulté que je trouve redoutable, indépendamment de la manière dont le film s’en sort. C’est le portrait d’un acteur mort il y a plus de trente ans, dont le métier était de faire rire.
Le réflexe, sur ce genre de sujet, consiste à installer d’emblée le registre du deuil. Sauf que ça écrase le sujet. Quelqu’un qui a passé sa vie à faire rire mérite autre chose qu’un accompagnement funèbre, et pourtant le film parle bien de sa disparition.
Tenir les deux, la légèreté et le deuil, sans que l’une annule l’autre, c’est le vrai travail. Je ne sais pas si c’est ce que les votants ont récompensé, et personne ne le sait à leur place.
Ce que ça change pour un producteur
Si vous produisez un documentaire, la conséquence pratique tient en une phrase.
Écouter un compositeur sur ses musiques de fiction ne dit pas comment il se comportera sur un documentaire. Beaucoup font les deux très bien, ce n’est pas une affaire de spécialité étanche. Mais les réflexes ne sont pas les mêmes, et ce que vous voulez vérifier sur un documentaire, c’est sa capacité à ne rien mettre là où la scène tient toute seule.
Quand vous écoutez des maquettes pour un documentaire, la question à poser n’est pas « est-ce que c’est beau ». C’est : est-ce que cette musique me dit quoi penser ? Si la réponse est oui sur un témoignage, le problème n’est pas le morceau, c’est l’endroit où il commence.
C’est vrai au-delà du documentaire, d’ailleurs. Sur les films et les spectacles où j’ai écrit, les décisions dont je suis le plus content sont souvent des retraits.
Le reste de la soirée
En direction musicale, Miguel Gandelman l’a emporté pour le Apple Music Super Bowl LX Halftime Show de Bad Bunny. Les autres catégories musicales sont annoncées ce soir.
